contre l’architecture

En 2007, à Rome, lors d’un débat assez pathétique sur le Zen, quartier conçu par Gregotti et Purini dans la banlieue de Palerme, Franco Purini, qui ne manque pas de courage, soutenait que, si c’était à refaire, il ne changerait rien, car ce projet était fondé sur une utopie sociale, une idée de gauche prolétariat palermitain, inspirée des Höfe, les cités ouvrières de Vienne. Ces années-là, les architectes étaient les héritiers légitimes de l’esprit réformateur initial: des experts pareils à des hygiénistes, des ingénieurs et administrateurs chargés de « discipliner » la ville, d’éduquer ses classes laborieuses par le biais des nouvelles résidences ouvrières. Leur tâche consistait à moderniser  une ville qu’on jugeait obsolète et qu’il fallait oublier, voire renier.

Walter Benjamin écrivait, en 1933, dans Expérience et pauvreté, qu’avec Le Corbusier et l’architecture verre et béton la ville allait perdre à jamais son aura, et que les lieux échapperaient à l’expérience qu’on en pourrait faire. Ce que les maisons, les rues, les places signifiaient dans la mémoire et l’imaginaire collectifs, les évocations contenues dans les objets et les murs, ce que lui, le Berlinois, avait trouvé dans un « coin perdu » comme Ibiza, tout cela serait balayé d’un revers de main par l’architecture contemporaine. La citation de Robert Byron, qui voit dans Le Corbusier un bâtisseur de poulaillers et non pas un architecte, date de la même époque. Pour Byron, l’architecture était encore liée à quelques chose de profond, au chant du monde qu’entendait Rilke, à une quête de l’harmonie entre les individus et la ville.

C’est sans doute cette histoire du rôle professionnel de l’architecture réformatrice qui explique le changement survenu après 1980. Les architectes renoncent à participer à la manipulation disciplinaire de la société, car ils ont pris acte de l’échec des idéologies et de leur propre travail. En effet, la réalité urbaine et sociale ne « suit » pas les indications disciplinaires : les New Towns anglaises, les cités satellitaires en France, comme la plupart des planifications et des élaborations de modèles résidentiels sont de cuisants échecs. Ces projets de villes qui devaient créer un homme nouveau, apporter une existence meilleure, ont contribué à une réelle détérioration de la situation généré d’inévitables comportements de rejet, de vandalisme, et une anomie sociale.

Franco La Cecla, « Contre l’Architecture », 2001, traduit d’italien par Ida Marsiglio, Arléa, 2011

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