antéchrist

[…] Nous avions contre nous tout le pathos de l’humanité — sa conception de ce qui devait être la vérité, le service de la vérité. Chacun des impératifs « tu dois » était jusqu’à présent dirigé contre nous… Nos objets, notre allure silencieuse, circonspecte, méfiante — tout leur semblait absolument indigne et méprisable. — En dernière instance, il y avait lieu de se demander, avec quelque raison, s’il n’y avait pas un certain raffinement esthétique à retenir l’humanité dans un si long aveuglement : elle exigeait de la vérité un effet pittoresque, elle exigeait de même que celui qui cherche la connaissance produise sur les sens une forte impression. […]

Friedrich Nietzsche, XIII « L’Antéchrist. Essai d’une critique du christianisme», 1895

contre l’architecture

En 2007, à Rome, lors d’un débat assez pathétique sur le Zen, quartier conçu par Gregotti et Purini dans la banlieue de Palerme, Franco Purini, qui ne manque pas de courage, soutenait que, si c’était à refaire, il ne changerait rien, car ce projet était fondé sur une utopie sociale, une idée de gauche prolétariat palermitain, inspirée des Höfe, les cités ouvrières de Vienne. Ces années-là, les architectes étaient les héritiers légitimes de l’esprit réformateur initial: des experts pareils à des hygiénistes, des ingénieurs et administrateurs chargés de « discipliner » la ville, d’éduquer ses classes laborieuses par le biais des nouvelles résidences ouvrières. Leur tâche consistait à moderniser  une ville qu’on jugeait obsolète et qu’il fallait oublier, voire renier.

Walter Benjamin écrivait, en 1933, dans Expérience et pauvreté, qu’avec Le Corbusier et l’architecture verre et béton la ville allait perdre à jamais son aura, et que les lieux échapperaient à l’expérience qu’on en pourrait faire. Ce que les maisons, les rues, les places signifiaient dans la mémoire et l’imaginaire collectifs, les évocations contenues dans les objets et les murs, ce que lui, le Berlinois, avait trouvé dans un « coin perdu » comme Ibiza, tout cela serait balayé d’un revers de main par l’architecture contemporaine. La citation de Robert Byron, qui voit dans Le Corbusier un bâtisseur de poulaillers et non pas un architecte, date de la même époque. Pour Byron, l’architecture était encore liée à quelques chose de profond, au chant du monde qu’entendait Rilke, à une quête de l’harmonie entre les individus et la ville.

C’est sans doute cette histoire du rôle professionnel de l’architecture réformatrice qui explique le changement survenu après 1980. Les architectes renoncent à participer à la manipulation disciplinaire de la société, car ils ont pris acte de l’échec des idéologies et de leur propre travail. En effet, la réalité urbaine et sociale ne « suit » pas les indications disciplinaires : les New Towns anglaises, les cités satellitaires en France, comme la plupart des planifications et des élaborations de modèles résidentiels sont de cuisants échecs. Ces projets de villes qui devaient créer un homme nouveau, apporter une existence meilleure, ont contribué à une réelle détérioration de la situation généré d’inévitables comportements de rejet, de vandalisme, et une anomie sociale.

Franco La Cecla, « Contre l’Architecture », 2001, traduit d’italien par Ida Marsiglio, Arléa, 2011

se defendre

Nous sommes ici au cœur du débat sur la violence et la non-violence et de la question de la contamination de la violence des dominant.e.s chez les dominé.e.s. L’usage de la violence est alors communément refusé selon deux arguments : soit, au nom d’un effet de mimétisme qui transformerait les dominée.s en dominant.e.s ; soit, au nom d’un risque d’amplification réactive qui décuplerait la violence des dominant.e.s plutôt que de l’arrêter. Selon Robert Williams, ce débat relève de l’idéologie et semble n’être qu’une autre façon de désarmer les opprimé.e.s : d’où son opposition farouche à une stratégie non-violente de principe.[…]

Elsa Dorlin, « Se défendre. Une philosophie de la violence », Paris, Zones, 2017

quand la ville investit

[…] Il était impossible de bloquer le trafic sur North Miami Avenue à seulement cinq personnes. Le 4×4 s’arrêta finalement dans une rue adjacente, devant la Miami Aqua Fair. Il était 20 h 15. Crabapple fit le tour du véhicule, annonçant à la foule que cette invasion de la rue était une performance de Dr.Sketchy’s Anti-Art School. Voilà le problème avec les insurrections artistiques contre le monde de l’art, pensai-je. Elles sont généralement organisée par les gens qui souhaitent devenir célèbres dans ce même monde. […]

Eric Lyle, Quand l’art investit la ville, CMDE, 2015

guerre sort de la télé

[…] C’est la guerre. Mais c’est une guerre qui avait commencé depuis très longtemps. On l’avait commencé depuis très longtemps. On la voyait à la télévision, elle est maintenant ici, au coeur même de la France. On la faisait ailleurs, cette guerre, en Irak, au Mali, en Lybie, soi-disant au nom de la démocratie. Elle a fini par sortir des écrans de nos télévisions, par se matérialiser, surgir devant nos yeux, nous secouer, nous tuer, nous pointer du doigts. […]

Abdellah Taïa, Où allons-nous vivre maintenant ?, Multitudes no62

auteurs

Le reporter de guerre Jean Hazfeld, qui fut journaliste puis écrivain, opère un distinguo intéressant entre deux formes d’écriture : Quand on écrit un article, on essaye de répondre aux questions de ses lecteurs et quand on écrit un livre, on tente de répondre à ses propres questions.

extrait du livre Bande dessinée et lien sociale, Éric Dacheux (dir.)
Christophe Dabitch, Reportage et bande dessinée, Revue Hermes no54

anti-intellectualisme

Le but proposé par ces pédagogues c’est d’apprendre avant tout aux enfants à devenir de bons citoyens, c’est-à-dire des citoyens qui réadaptation bien à leur situation sociale et seront bien intégrés dans la communauté. Cette orientation est visible dans l’évolution des programmes. Au nom de l’adaptation (life- adjustment) on a procédé à un démantèlement et à un allégement des programmes qui aboutit à un appauvrissement général de l’enseignement secondaire dont la médiocrité est aujourd’hui partout reconnue. La démocratisation apparente de l’enseignement repose en fait sur une conception profondément anti-démocratique, à savoir que 60 % des enfants sont « inéduquables » et que l’enseignement de masse s’adresse à eux. […]De l’analyse de Hofstadter on peut conclure que l’enseignement secondaire aux États-Unis « forme » des gens qui ne sauront rien et n’auront guère les moyens de s’en apercevoir — d’autant moins qu’ils seront ensuite soumis à un véritable pilonnage publicitaire par les moyens de communication de masse aux mains de l’entreprise privée.

Debouzy Marianne. L’anti-intellectualisme dans la vie américaine [Richard Hofstadter, Anti-Intellectualism in American Life ]. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 20ᵉ année, N. 4, 1965. pp. 760-768.

affaire Dreyfus

« Je l’ai démontré d’autre part : l’affaire Dreyfus était l’affaire des bureaux de la guerre, un officier de l’état-major, dénoncé par ses camarades de l’état-major, condamné sous la pression des chefs de l’état-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent sans que tout l’état-major soit coupable. »

Émile Zola, J’accuse…!, 1898

cadrer

[…]Étienne Davodeau souligne : « Raconter, c’est cadrer. Cadrer, c’est éluder. Éluder, c’est mentir. L’objectivité est un leurre. »

extrait du livre Bande dessinée et lien sociale, Éric Dacheux (dir.)
Christophe Dabitch, Reportage et bande dessinée, Revue Hermes no54